Jeudi 04 Février 2016 

8h : Il neigeote dehors je m’apprête à partir mais avant cela je jette un œil à mes  emails pensant aux quelques flocons qui pourraient terrasser toute mon équipe et les « obliger  » à travailler de chez eux. Les Américains trouvent toujours une bonne excuse pour rester travailler de la maison.

9h : J’arrive à mon bureau, et à ma grande surprise presque tout le monde est déjà là. Tiens c’est étrange je n’ai jamais vu mon équipe si tôt au boulot. Je regarde d’un air un peu surpris mais encore endormi Ashley qui est en train de ranger le bureau et les affaires de Britney. Britney nous a annoncé qu’elle avait trouvé un nouveau travail à la fin du mois, son contrat chez eBay se terminant à ce moment-là. Ma lucidité revient et je commence à trouver cela bizarre. Britney devait être encore avec nous jusqu’à la fin de son contrat. L’ambiance est lourde, tout le monde se regarde du coin de l’œil sans oser parler.

Je comprends alors qu’on a gentiment dit à Britney de ne pas revenir ce matin, qu’on aurait plus besoin d’elle et que ça leur permettrait d’économiser un mois de salaire.

Je commence à penser que c’est quand même un peu vache et pas très humain comme pratique. Et je me dis surtout que je me garderais de leur annoncer en avance mon retour prévu en France pour quelques semaines de vacances au mois d’août.

Britney n’aura pu dire au revoir à personne. Elle est venue déposer son ordinateur et son badge à l’accueil sans avoir le droit de rentrer dans les bureaux.

Je vais quand même lui envoyer un texto.

9h30 : Mon chef arrive à mon bureau pour me dire qu’on part en réunion. Mince, je consulte mon emploi du temps, je n’ai pas de réunion prévue. J’arrive dans la salle de réunion. Je me retrouve alors nez à nez avec le BigBoss de Californie mais qui n’était pas du tout sensé être à Salt Lake aujourd’hui.

Mon sang ne fait qu’un tour.

9h40 : Je ressors de la salle de réunion sous le choc. BigBoss vient de m’annoncer que j’étais virée. VIREE comme dans les films américains. Mais non il s’agit bien là de la réalité.

Cela aura pris 10 minutes pour m’informer de leur décision et me dire qu’il ne me reste plus que deux semaines de travail. Ils me remercient quand même pour tout le travail et le dynamisme apporté à l’équipe. Je ne dois en rien remettre mes compétences en question, ils sont très contents de moi (merci pour l’info). Mais en raison d’une année 2016 annoncée très compliquée, les restrictions budgétaires ne leur permettent pas de continuer l’aventure avec moi.

L’aventure se termine donc là comme ça. J’ai du mal à le croire. J’ai l’impression de me retrouver dans Koh Lanta. J’ai comme le sentiment qu’ils viennent d’éteindre la flamme en me remerciant pour ma participation.

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9h45 : Je retourne à mon bureau encore sous le choc. Je vais voir ma collègue Shirley pour lui demander si elle est au courant que BigBoss est là. Et pour lui annoncer au passage qu’il me reste deux semaines.

Elle lève les yeux au ciel et regardent dans la direction du bureau vide de mes collègues: « Sarah regarde ces dossiers bleus sur les bureaux de Martine et Joseph, je crois qu’ils sont en train de se faire virer eux aussi. Je crois qu’il s’agit des documents confidentiels de licenciements ».

Je suis en train de comprendre que je ne suis pas la seule mais que toute l’équipe est au fur et à mesure en train d’y passer.

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Les réunions d’il y a 15 jours sur l’année 2016 qui s’annonçait difficile sont en train de faire effet.

10h : Les gens reviennent à leurs bureaux les yeux rouges et remplis de larmes. Personne ne dit mot et chacun se prend dans les bras essayant tant bien que mal de se réconforter.

Ce matin 80% de mon équipe vient de se faire virer comme ça le temps d’une matinée. J’apprends par la suite qu’au siège à San José, il vient de se passer la même chose et que BigBoss qui était là pour nous annoncer la fin de nos contrats, était lui-même en train de finir le nettoyage avant de quitter l’aventure à son tour. VP,  grands directeurs et autres plus petites mains ont vu leur vie se transformer en l’espace d’une matinée.

Je ne continuerai pas le détail de cette journée étrange mais j’en ressors beaucoup de choses.

Je viens de vivre une expérience à 300% américaine. Un américain se fait en moyenne licencier 4 fois dans sa carrière.

J’ai appris de cette expérience qu’il ne faut jamais croire que tout est acquis dans la vie et que notre quotidien sur lequel on peut pester par moment, est au fond bien confortable et qu’il est important de profiter de chaque instant.

Partir à l’étranger c’est vivre avec tous les bons côtés du pays comme les plus rudes. Surtout pour des petits Français qui, on peut le dire, ne sont pas vraiment habitués à ce genre de pratiques.

La vie pour les américains peut être un eldorado mais du jour au lendemain il est possible de  tout perdre. Mais ils ont ce pouvoir et cette facilité de se faire et défaire des choses, ce qui les rend surement beaucoup plus forts.

Je relativise beaucoup sur mon cas en me disant que plein de nouvelles aventures et projets m’attendent.

Je me rassure en me disant que je n’ai ni 4 enfants à charge, ni mari à nourrir et ni crédit de maison à rembourser. Je pense à tous mes collègues qui sont dans ce cas-là et qui repartent avec seulement 50% de salaire pendant quelques mois à peine et se demandent comment ils vont vivre les prochains mois.

Je me dis que j’ai bien fait d’économiser un peu parce que pour mon cas c’est ni chômage, ni  compensation, l’aventure se termine juste là.

Je garde le sourire en me disant que je vais pouvoir profiter de mes parents qui arrivent dans 15 jours et de la saison de ski.

Je m’imagine maintenant la suite avec toutes ces surprises qui m’attendent.

Voilà cela fait partie du jeu et de la vie aux Etats-Unis : pouvoir se faire embaucher dans l’une des plus grandes entreprises américaines et en partir aussi vite que tu y es arrivée.